Entretiens

La France est-elle encore diplomatiquement une puissance mondiale ?

(La lettre d’Ilissos n° 89 avril-mai 2012)

Ilissos La France est-elle encore diplomatiquement une puissance mondiale ?

FBE : Oui. Malgré l’émergence de nouvelles puissances, la France conserve une influence et une capacité d’action supérieure à ses moyens matériels. Cela résulte de son histoire, de son siège permanent au Conseil de Sécurité des Nations Unies, de ses moyens d’intervention militaire et aussi de ses initiatives diplomatiques.

Elle joue autant que possible la carte des institutions multilatérales, les plus anciennes comme l’ONU ou les plus récentes comme le G8 et le G20 dont elle s’est faite le champion. De propos délibéré, elle a ainsi depuis cinq ans opérés un rapprochement avec la diplomatie américaine en normalisant sa position vis-à-vis de l’OTAN.

I : Quel est aujourd’hui son poids dans la construction européenne ?

FBE : Les structures de l’Europe se sont encore compliquées et les rapports de forces entre les membres de l’Union ont évolué. Depuis sa réunification, l’Allemagne est la première puissance économique européenne, mais cela ne signifie pas que la France soit pour autant exclue du leadership. Le couple franco-allemand demeure une nécessité pour les deux pays. Les péripéties des derniers mois ont montré que l’évolution des rapports de force, les différences de tempéraments chez les dirigeants et les différences de méthodes n’affectaient pas cette situation.

 C’est désormais la Zone Euro qui est en fait la référence. L’accord de Maastricht créait un système incomplet et ouvrait le pari que l’Union Monétaire entraînerait inéluctablement un gouvernement économique. Paradoxalement, la crise mondiale a d’un côté compliqué cette évolution, mais de l’autre l’a rendu impérative. Les pessimistes peuvent croire à l’explosion du projet européen. Le contraire reste le plus probable et tout semble montrer que la solution sera trouvée dans une entente franco-allemande.

 

I : Quel est aujourd’hui le sens de l’intervention française en Afghanistan ?

FBE : A l’origine, l’intervention militaire des Nations Unies, à laquelle la France était associée, avait pour objectif de détruire la principale base d’Al-Quaïda. Cet objectif fut rapidement et pleinement atteint. Il laissa place alors à un second objectif, celui d’une réorganisation démocratique du pays, pour éviter le retour des terroristes. Les résultats de cette seconde phase sont clairement décevants. Dans cette opération, la marge de manœuvre de la France est étroite. Son rôle militaire n’est pas négligeable, mais le commandement stratégique revient aux Etats Unis et notre pays est lié par la solidarité occidentale. Un retrait unilatéral est donc difficilement concevable.

Il : Que peut faire la France en Egypte, en Syrie, en Tunisie voire en Libye ?

FBE : La position de la France n’est pas très différente de celle des autres pays occidentaux. Tous sont, de fait, spectateurs d’un processus politique local, de nature démocratique et qu’ils ont approuvé. L’évolution dépend des populations locales et des surprises sont possibles comme le montre la forte proportion d’élus salafistes aux récentes élections en Egypte. Les incertitudes demeurent grandes et commandent une attitude de prudence. Cela n’empêche pas des actions concrètes, militaires comme en Libye ou diplomatiques comme en Syrie, en conjonction avec la ligue arabe et l’ONU.

Il : Comment expliquer les difficultés persistantes de nos relations avec la Turquie ?

FBE : Plusieurs facteurs se conjuguent. Les promesses anciennes de discuter la candidature turque à l’Union Européenne constituent une hypothèque d’autant plus difficile à gérer que l’opinion publique française est actuellement en majorité hostile à une participation de la Turquie aux institutions européennes. L’affaire du génocide arménien aggrave la situation. Pour des raisons électorales, on observe un relent d’activisme dans la classe politique, à gauche autant qu’à droite. Indépendamment des problèmes de principes philosophiques et juridiques que pose la loi adoptée par le Parlement française, celle-ci a des effets destructeurs en matière diplomatique et risque d’être préjudiciables aux intérêts économiques français. A ce mauvais concours de circonstances, s’ajoutent enfin les caractères des gouvernants, qui ne facilitent pas la relation.

 

I- Les relations franco-chinoises sont-elles stabilisées ? 

FBE- Par elle-même, la France ne pèse pas très lourd aux yeux de la Chine et cette dernière affecte d’ignorer l’Union Européenne. Nous n’en travaillons pas moins au sein des instances internationales comme le G20 et le FMI pour que la Chine participe plus complètement à la gouvernance mondiale et assume les responsabilités que lui impose sa nouvelle puissance économique.

Il : Les conditions de la politique étrangère ne sont-elles pas en train de changer radicalement ?

FBE : Au-delà des nouveaux rapports de forces, les Etats ne sont plus les seuls acteurs de la vie internationale. Ils sont désormais en concurrence avec des « Organisations Non Gouvernementales », des associations humanitaires, des groupes terroristes, parfois des groupes économiques qui usent de leur puissance pour imposer leurs intérêts. Les nouveaux systèmes de communication donnent à ces nouveaux acteurs le moyen de toucher directement les opinions publiques qui  forcent parfois la main des gouvernants. L’intervention militaire française en Libye en est une illustration, puisque les autorités politiques ont clairement suivi des initiatives humanitaires auxquelles l’opinion française était sensible, mais qui à l’origine, ne venaient pas du pouvoir politique. Des considérations de pure politique intérieure ont ainsi pesé plus lourd que les réflexions stratégiques.

 

Il : La politique étrangère française vous paraît-elle susceptible d’évoluer consécutivement  à un changement de majorité en 2012?

FBE : Depuis la présidence du Général de Gaulle, la politique étrangère française fait l’objet d’un fort consensus politique. L’alternance de 1981 n’a fait que le confirmer. On peut observer parfois des nuances de style ou l’apparition de tropismes conjoncturels. La crise suscite ainsi aujourd’hui des tentations protectionnistes. Une partie de la population devient sensible au nombre des immigrés et s’inquiète des risques de dilution de l’identité française. Les débats sur l’Europe réveillent des craintes sur l’affaiblissement de la souveraineté française ou des réflexes anti-allemands. Ces questions sont cependant plus vives dans certaines prises de position isolées que dans les enquêtes d’opinion. Elles méritent attention, mais ne semblent pas pour l’instant remettre en cause le consensus sur la politique étrangère, qui est une force pour notre pays.

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